Nous sommes deux sœurs jumelles
En 1967, à Rochefort, deux jumelles chantaient leur avenir en robes pastel. Aujourd’hui, deux sœurs de cité dansent sous les lances à eau, ombrelle à la main, en cherchant encore où on les a laissées.

LE POÈME
Nous sommes deux sœurs jumelles,
nées sous le signe des cités.
Deux silhouettes sous les ombrelles,
à danser quand tout vient de brûler.
Lire la suite du poème · 85 versReplier le poème
Nous avons grandi dans les tours,
entre les murs, les cris, les sirènes,
avec des promesses d’amour
qui finissent souvent dans la haine.
On nous parlait d’un avenir,
mais l’avenir avait disparu.
On nous apprenait à sourire,
sans jamais nous dire où aller plus loin.
Alors nous avons pris des codes,
des mots, des gestes, des appartenances,
des morceaux de monde en mode,
des croyances sans transmission ni enfance.
Il fallait choisir son camp,
son quartier, son clan, son langage,
trouver une famille autrement
quand la famille avait perdu son visage.
Et puis sont venus les beaux parleurs,
les rois du direct et de la vidéo,
les vendeurs de rêves à toute heure,
les prophètes du dernier mot.
TikTok, YouTube et leurs lumières,
des vies parfaites en vingt secondes,
des influenceurs sans autre frontière
que celle du nombre de vues au monde.
Ils nous ont appris à nous montrer
avant même de nous connaître,
à confondre être regardée
avec le fait d’exister peut-être.
Et l’amour ?
L’amour est devenu une image,
un corps offert sans lendemain,
une promesse derrière une page,
un marché où personne ne tient la main.
On nous vend des nuits sans tendresse,
des désirs fabriqués pour l’écran,
des corps sans pudeur ni promesse,
du plaisir sans visage et sans temps.
Alors nous dansons.
Parce qu’il faut bien danser quelque part
quand on ne sait plus où courir.
Parce que même au milieu du brouillard,
il reste peut-être quelque chose à vivre.
Nous dansons sous les lances d’eau,
sous les gyrophares et la fumée,
avec nos ombrelles rose et bleu
comme deux enfants qui auraient oublié.
Oublié quoi ?
Peut-être simplement
qu’une jeunesse devrait regarder devant elle.
Qu’elle devrait avoir des rêves plus grands
que son écran, son quartier, sa colère.
Qu’elle devrait pouvoir aimer
sans avoir à le prouver au monde.
Qu’elle devrait pouvoir croire
sans qu’un beau parleur lui vende sa vérité.
Qu’elle devrait pouvoir partir
sans avoir honte de ses racines.
Et surtout revenir
sans avoir perdu son âme.
Nous sommes deux sœurs jumelles,
mais jumelles de quelle génération ?
Nous avons hérité d’un monde qui chancelle,
et d’une mémoire en décomposition.
Nous avons les mêmes blessures,
les mêmes rêves mal racontés,
les mêmes nuits, les mêmes peurs,
les mêmes lendemains escamotés.
Alors nous dansons encore.
L’une en rose.
L’autre en bleu.
Comme si demain pouvait encore être heureux.
Comme si derrière la fumée,
derrière les cris et les flammes,
il existait quelque part
un pays capable de nous aimer.
Nous sommes deux sœurs jumelles,
nées sous le signe des cités.
Et si nous dansons sous les ombrelles,
c’est peut-être simplement
parce que nous cherchons encore
où nous avons été abandonnées.
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L'ÉPITAPHE DU JOUR
Ci-gît l’insouciance. Voici l’état des lieux.
Une famille avec enfants sur quatre est désormais monoparentale, deux fois plus qu’en 1990. Chaque mois, 2,3 millions de mineurs fréquentent des sites pornographiques, et près d’un jeune de 15 à 29 ans sur six n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation.
Sources : Insee, Arcom, Santé publique France — dates et liens sous chaque chiffre.
Décryptage : une jeunesse qui cherche un pays capable de l’aimer
En 1967, dans Les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy, deux sœurs jumelles chantaient leur avenir en robes pastel, sûres qu’il les attendait quelque part. Près de soixante ans plus tard, Nous sommes deux sœurs jumelles, troisième épisode de Souverainiste.fr, retourne la scène : deux sœurs de cité dansent sous les lances à eau et les gyrophares, une ombrelle rose et une ombrelle bleue à la main, en cherchant encore « où nous avons été abandonnées ». L’épisode ne parle pas d’émeutes. Il parle de transmission : de ce qu’une société donne, ou ne donne plus, à sa jeunesse. Et c’est, au fond, une question de nation.
Ce que raconte l’épisode
Le poème suit deux jeunes filles qui ont « grandi dans les tours », à qui l’on parlait d’un avenir qui « avait disparu ». Faute de transmission, elles ont pris « des codes, des mots, des gestes, des appartenances », trouvé « une famille autrement » dans le quartier, le clan, le langage. Puis sont venus « les beaux parleurs », les influenceurs, les vies parfaites en vingt secondes, et un amour réduit à une image. Alors elles dansent, « parce qu’il faut bien danser quelque part quand on ne sait plus où courir ».
Le texte ne juge pas ces jeunes filles. Il les plaint, et il accuse plutôt ce qui leur a manqué : une famille stable, une école qui transmet, une culture commune, un pays qui donne envie d’en faire partie. La dernière strophe résume tout : elles cherchent encore, derrière la fumée, « un pays capable de nous aimer ».
L’état des lieux : ce que disent les chiffres
La famille d’abord. Selon l’Insee, 25 % des familles avec enfants mineurs étaient monoparentales en 2022, contre 12 % en 1990 : la proportion a doublé en une génération. Ce n’est pas un jugement moral sur les parents seuls, qui assument souvent une charge écrasante ; c’est le constat qu’un nombre croissant d’enfants grandissent avec moins de présence adulte, moins de ressources et, statistiquement, davantage de difficultés.
Les écrans ensuite. Santé publique France mesurait en 2015 un temps d’écran moyen de 4 h 11 par jour chez les 6-17 ans, en dehors de l’école. Depuis, les smartphones se sont généralisés et les plateformes de vidéos courtes ont explosé ; il n’y a guère de raison de penser que ce chiffre ait baissé. Plus inquiétant encore, l’Arcom estimait qu’en 2022, 2,3 millions de mineurs fréquentaient chaque mois des sites pornographiques, soit 30 % des moins de 18 ans. Le poème parle de « désirs fabriqués pour l’écran » : la formule est littéraire, la réalité est statistique.
L’avenir enfin. En 2023, selon l’Insee, 16,8 % des 15-29 ans de France métropolitaine n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation. Près d’un jeune sur six est ainsi en dehors de tout parcours, à l’âge où l’on devrait construire sa vie.
Quand la transmission se rompt
Ces chiffres dessinent un même mouvement : les institutions qui transmettaient autrefois des repères, la famille, l’école, le travail, la culture commune, transmettent moins. Le vide ne reste pas vide. Il est occupé par d’autres : le groupe du quartier, qui offre une identité et une protection ; les réseaux sociaux, qui offrent une audience et une illusion d’existence ; les « beaux parleurs » de toutes sortes, qui vendent une vérité clé en main. Le poème les nomme sans détour : TikTok, YouTube, « des influenceurs sans autre frontière que celle du nombre de vues ».
Ce glissement ne concerne pas que les quartiers populaires. Il touche toute une génération, dans les villes comme dans les campagnes. Mais il frappe plus durement là où les autres ressources manquent : là où l’école est plus fragile, l’emploi plus rare, la famille plus seule. C’est ce que montre l’image des deux sœurs : elles ne sont pas des casseuses, elles sont des héritières sans héritage.
Être regardée ou exister
Une strophe du poème mérite qu’on s’y arrête : « Ils nous ont appris à nous montrer avant même de nous connaître, à confondre être regardée avec le fait d’exister peut-être. » Tout est là. Les générations précédentes se construisaient d’abord dans des cercles restreints, la famille, la classe, le village ou le quartier, avant d’affronter le regard du monde. La génération des écrans est exposée au regard de tous avant d’avoir eu le temps de savoir qui elle est. Le nombre de vues devient une mesure de la valeur personnelle, et l’absence de vues une forme d’inexistence.
Ce renversement a des conséquences très concrètes. Il fragilise l’estime de soi, il pousse à la surenchère, il expose les plus jeunes à des contenus et à des personnes dont ils ne mesurent pas les intentions. Il crée surtout une dépendance : celle d’une identité qui n’existe que si une plateforme la diffuse. Or ces plateformes ne sont ni françaises, ni européennes pour la plupart, et leurs algorithmes ne sont soumis à aucun débat démocratique. Une jeunesse qui se construit dans leur miroir se construit selon des règles écrites ailleurs, par d’autres, pour d’autres intérêts. C’est une forme nouvelle et discrète de dépendance, qui touche directement à la capacité d’un peuple à transmettre lui-même ses valeurs à ses enfants.
Le contraste avec 1967 n’est donc pas de la nostalgie. Les jumelles de Demy chantaient une chanson française, écrite et composée en France, dans une ville française, et c’est par ce genre d’œuvres que se transmettait, sans que personne n’y pense, un imaginaire commun. Les deux sœurs d’aujourd’hui dansent sur une bande-son mondiale, choisie par un algorithme. Elles n’ont rien perdu de leur grâce ; elles ont perdu un récit partagé.
Pourquoi c’est une question de souveraineté
En 1882, à la Sorbonne, Ernest Renan répondait à la question « Qu’est-ce qu’une nation ? ». Ni la race, ni la langue, ni la religion, ni la géographie ne suffisent, disait-il. Une nation, c’est d’abord un héritage partagé, « un riche legs de souvenirs », et un consentement présent à vivre ensemble. D’où sa formule restée célèbre : l’existence d’une nation est « un plébiscite de tous les jours ».
Ce plébiscite suppose deux choses : qu’on transmette l’héritage, et qu’on donne envie d’y adhérer. Quand une partie de la jeunesse ne reçoit plus le legs et ne voit plus de raison d’y consentir, la nation se fragmente en tribus, en communautés, en audiences. Chacun appartient à son quartier, à son réseau, à son algorithme, et plus personne au pays. C’est une perte de souveraineté au sens le plus profond : un peuple qui ne se reconnaît plus comme tel ne peut plus décider ensemble de son destin.
La démarche souverainiste ne consiste donc pas seulement à défendre des frontières ou des compétences face à Bruxelles ou aux marchés. Elle consiste aussi à reconstruire ce qui fait un peuple : une langue maîtrisée, une histoire connue, une école qui instruit, des familles soutenues, un travail qui donne une place. Le poème le dit simplement : une jeunesse devrait pouvoir partir « sans avoir honte de ses racines », et surtout revenir « sans avoir perdu son âme ».
Ce que l’on pourrait faire
- Soutenir les familles, et d’abord les parents seuls, pour que les enfants ne grandissent pas sans adultes disponibles.
- Protéger les mineurs en ligne : vérification effective de l’âge sur les sites pornographiques, éducation aux écrans dès le primaire, limites réelles sur les réseaux sociaux.
- Raccrocher les jeunes sans parcours : apprentissage, service civique, formation qualifiante, pour qu’aucun jeune ne reste des années hors de tout.
- Transmettre une culture commune : la langue, l’histoire, les œuvres, pour que chacun puisse se reconnaître dans un récit partagé plutôt que dans celui d’un influenceur.
Questions fréquentes
Quelle est la part des familles monoparentales en France ?
Selon l’Insee, 25 % des familles avec enfants mineurs étaient monoparentales en 2022, contre 12 % en 1990.
Combien de mineurs fréquentent des sites pornographiques ?
D’après l’Arcom, 2,3 millions de mineurs chaque mois en 2022, soit 30 % des moins de 18 ans.
Combien de jeunes ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation ?
16,8 % des 15-29 ans en France métropolitaine en 2023, selon l’Insee.
Que signifie « un plébiscite de tous les jours » ?
C’est la définition de la nation donnée par Ernest Renan en 1882 : une nation existe tant que ses membres consentent, chaque jour, à continuer de vivre ensemble à partir d’un héritage commun.
Sources : Insee, familles monoparentales ; Santé publique France, temps d’écran des 6-17 ans (mesure 2015) ; Arcom, fréquentation des sites adultes par les mineurs (2023) ; Insee, jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation (2023) ; Ernest Renan, Qu’est-ce qu’une nation ?, conférence à la Sorbonne, 11 mars 1882. Voir aussi nos épisodes La Boîte à Concons et Génération déréglée.
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