La Boîte à Concons
Bienvenue à l’Université du Concon : on n’y cherche pas à comprendre, on y répète. Et plus on est nombreux à dire la même chose, plus on est sûrs d’avoir raison. Quand y en a pour un, y en a pour deux.

LE POÈME
Dans la grande fac des idées noires,
On vient apprendre sans savoir.
Sweat sur le dos, le visage caché,
On sait déjà quoi revendiquer.
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Des drapeaux rouges, des slogans géants,
Des certitudes pour tous les rangs.
Pas besoin de lire, pas besoin d’effort,
La vérité se crie plus fort !
La Boîte à Concons ! La Boîte à Concons !
On pense en groupe, on tourne en rond !
LBACCABECC ! Tous à l’unisson !
Quand yen a pour 1, yen a pour 2 !
Au journaliste qui tend son micro,
Un étudiant répond, sûr de son numéro :
« Ouech fils, faut pas chercher midi,
Quand yen a pour 1, yen a pour 2, c’est dit ! »
Le reporter insiste, il veut comprendre,
Mais les réponses se font attendre.
Le sigle est long, le sens est flou,
Alors on le tatoue pour faire comme nous !
Sur l’avant-bras, l’identité,
LBACCABECC, bien imprimé.
Et juste en dessous, pour les maths du jour :
123456789, le petit truc de secours !
La Boîte à Concons ! La Boîte à Concons !
On pense en groupe, on tourne en rond !
LBACCABECC ! Tous à l’unisson !
Quand yen a pour 1, yen a pour 2 !
« Pourquoi ce tatouage, monsieur ? »
« Pour m’en souvenir… c’est sérieux. »
« Et les chiffres, juste en dessous ? »
« Pour gruger en cours de maths, faut bien prévoir ! »
La foule brandit ses avant-bras,
Chacun exhibe ce qu’il ne comprend pas.
Le savoir tient dans quelques chiffres alignés,
Et l’esprit critique est resté au vestiaire.
Ils sont masqués, mais sûrs d’eux-mêmes,
Ils ont des slogans, ils ont des emblèmes.
Ils confondent le nombre et la raison,
Et prennent la foule pour une démonstration.
La Boîte à Concons ! La Boîte à Concons !
Le grand savoir en manifestation !
LBACCABECC ! Vive la répétition !
Quand yen a pour 1, yen a pour 2 !
Et le journaliste, au milieu du vacarme,
Range son micro, ravale son sarcasme.
Il regarde la foule, puis fixe l’horizon :
« Ils ont tous raison… puisqu’ils sont tous cons. »
LBACCABECC ! LBACCABECC !
On n’a pas compris, mais on est d’accord !
Quand yen a pour 1, yen a pour 2 !
À l’Université du Concon,
La pensée est collective…
Et la connerie aussi.
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L'ÉPITAPHE DU JOUR
Ci-gît l’esprit critique. Voici la copie.
- LA FOULE A RAISON
- 41 % des jeunes qui cherchent sur TikTok jugent qu’un influenceur très suivi « a tendance à être une source fiable » (11-24 ans, 2022) · Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Reboot
- OSE SAVOIR ?
- 33 % des 18-24 ans pensent que la science apporte plus de bien que de mal (55 % en 1972) · Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et Reboot
- GRUGER EN MATHS
- 17 % des élèves de 4e sous le niveau le plus bas en maths en 2023 (3 % en 1995) · DEPP, TIMSS 2023, note n° 24.48
- LECTURE
- 12 min par jour de lecture pour le plaisir chez les 16-19 ans, pour plus de 5 h d’écran (2024) · Centre national du livre
Quatre jeunes sur dix jugent fiable un influenceur très suivi, un sur trois seulement pense que la science fait plus de bien que de mal, 17 % des collégiens n’atteignent pas le niveau le plus bas en maths, et les 16-19 ans lisent 12 minutes par jour.
Sources : Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation Reboot, DEPP (TIMSS 2023), Centre national du livre — dates et liens sous chaque chiffre.
Décryptage : la Boîte à Concons, ou quand le groupe pense à notre place
Une façade d’université tendue de banderoles, des étudiants en noir, cagoulés, un emblème rouge peint sur les murs et les drapeaux, un slogan scandé en chœur : « Quand y en a pour un, y en a pour deux ! ». Au milieu, un journaliste tend son micro et pose la question la plus simple du monde : qu’est-ce que ça veut dire ? Personne ne sait vraiment. Mais tout le monde est d’accord. La Boîte à Concons n’est pas une caricature de la jeunesse : c’est une caricature d’un réflexe très humain, et très ancien, celui de confier sa pensée au groupe. Ce décryptage revient sur ce que montre l’image, sur ce que la recherche sait de la pensée de groupe, et sur ce que l’esprit critique a à voir avec la souveraineté.
Ce que raconte l’image
La planche de bande dessinée fonctionne comme un reportage. En haut, l’« Université du Concon » affiche son programme : la vérité se crie plus fort qu’elle ne se démontre. Au centre, l’interview tourne court. Le sigle LBACCABECC, tatoué sur les avant-bras, sert d’identité ; la suite 123456789, juste en dessous, sert d’antisèche « pour gruger en cours de maths ». En bas, le journaliste conclut, désabusé : à l’Université du Concon, l’ignorance est une valeur, et plus on est nombreux, plus on a raison.
La seconde image de l’épisode prolonge le propos. D’un carton marqué « La Boîte à Concons » s’échappent des ânes, des rois, des notables et des points d’interrogation ; un tic-tac de montre les emporte vers un mur d’écrans, où une jeune fille, allongée dans la pénombre, fait défiler des vidéos. La boîte n’a pas disparu : elle a changé de forme. Hier le cortège, aujourd’hui le fil d’actualité.
Les trois chansons de l’épisode, À quoi bon apprendre ?, Une étincelle et sa version anglaise The Last Spark, adoptent un ton opposé à la satire : des ballades à la guitare qui accordent à cette jeunesse des circonstances atténuantes. Le satiriste rit du troupeau ; la chanteuse pleure sur ce qu’on ne lui a pas transmis. Les deux disent la même chose : penser seul s’apprend, et cela ne s’apprend plus guère.
La pensée de groupe, un mécanisme connu depuis soixante-dix ans
Rien de nouveau sous le soleil des banderoles. En 1951, le psychologue Solomon Asch réunit des étudiants autour d’une tâche enfantine : dire laquelle de trois lignes a la même longueur qu’une ligne de référence. Tous les participants sauf un sont des complices, qui donnent à voix haute une réponse manifestement fausse. Résultat : dans environ un tiers des essais, le sujet sincère se range à l’avis faux de la majorité, et près des trois quarts des participants cèdent au moins une fois. Personne ne les y oblige. Ils préfèrent simplement se tromper avec les autres plutôt qu’avoir raison seuls.
Vingt ans plus tard, le chercheur américain Irving Janis donne un nom à ce phénomène lorsqu’il frappe des équipes entières : le groupthink, la pensée de groupe. Il en décrit les symptômes : illusion d’unanimité, autocensure des doutes, stéréotypes sur ceux du dehors, conviction d’être moralement dans son bon droit, et des « gardiens » qui protègent le groupe des informations dérangeantes. Relisez la liste en regardant l’image : il n’y manque rien. Le sigle que personne ne sait expliquer, mais que tout le monde se fait tatouer, c’est l’illusion d’unanimité. Le journaliste qu’on renvoie avec un « Ouech fils », c’est le gardien.
Le point important est que la pensée de groupe n’est pas le propre d’un camp. Elle prospère dans les assemblées étudiantes comme dans les conseils d’administration, dans les cortèges comme sur les plateaux de télévision, à gauche comme à droite. Elle n’a besoin que de trois ingrédients : un groupe soudé, un ennemi commode et une récompense sociale pour qui répète le slogan. La satire choisit un décor ; le mécanisme, lui, est universel.
Du cortège au fil d’actualité : l’algorithme, nouvelle boîte
Ce qui change avec les réseaux sociaux, c’est l’échelle. Le cortège réunissait quelques milliers de personnes ; le fil d’actualité en réunit des millions, et il trie pour chacun ce qu’il a déjà envie de croire. La règle de la Boîte à Concons, « plus on est nombreux, plus on a raison », y est appliquée mécaniquement : le nombre de vues, de « j’aime » et d’abonnés tient lieu de preuve.
Les chiffres le confirment. Dans une enquête de l’Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation Reboot, menée à l’automne 2022 auprès de 2 003 jeunes de 11 à 24 ans, 41 % de ceux qui utilisent TikTok comme moteur de recherche estiment qu’un créateur de contenu très suivi « a tendance à être une source fiable ». La même étude montre que seuls 33 % des 18-24 ans pensent que la science apporte à l’humanité plus de bien que de mal, contre 55 % en 1972. Et l’adhésion à l’idée que « la Terre est peut-être plate » augmente avec la fréquence d’usage de l’application. Le nombre remplace la démonstration ; la popularité remplace la compétence.
L’algorithme n’est pourtant pas un complot : c’est une machine à retenir l’attention. Il ne vous impose pas d’idée ; il vous ressert celles qui vous ont fait réagir. Le résultat ressemble pourtant beaucoup à la boîte de l’image : un espace clos, rassurant, où chacun entend l’écho de sa propre voix multiplié par mille, et où le doute passe pour une trahison.
Une jeunesse plus perdante que coupable
Il serait trop facile de rire des étudiants cagoulés et d’en rester là. Les chansons de l’épisode refusent cette facilité, et elles ont raison. On ne peut pas reprocher à une génération de ne pas savoir ce qu’on ne lui a pas appris.
Or les signaux sont inquiétants. Selon l’enquête internationale TIMSS 2023, publiée par le ministère de l’Éducation nationale (DEPP, décembre 2024), 17 % des élèves de quatrième n’atteignent pas le niveau le plus bas en mathématiques, contre 3 % en 1995 ; la France obtient 479 points, quand la moyenne des pays de l’OCDE et de l’Union européenne participants est de 507. La suite 123456789 tatouée « pour gruger en cours de maths » fait rire ; elle fait moins rire quand on regarde la courbe.
Côté lecture, le Centre national du livre relève en 2024 que les 16-19 ans consacrent en moyenne 12 minutes par jour à la lecture pour le plaisir, et plus de cinq heures aux écrans. Or la lecture longue est précisément l’entraînement de l’esprit critique : suivre un raisonnement jusqu’au bout, supporter une idée contraire pendant deux cents pages, distinguer une preuve d’une affirmation. Une vidéo de trente secondes n’apprend rien de tout cela. Elle n’a d’ailleurs pas été conçue pour cela.
Ajoutons l’angoisse d’un avenir présenté comme bouché, la dette, le climat, le travail, et l’on comprend que la colère cherche un drapeau. Le problème n’est pas la colère : elle est souvent légitime. Le problème est de croire, comme le chante l’épisode, « qu’avoir crié, c’est avoir compris ».
Être souverainiste, c’est d’abord être souverain de sa propre tête
Pourquoi un site souverainiste s’intéresse-t-il à la pensée de groupe ? Parce que la souveraineté ne commence pas aux frontières. Un peuple ne peut pas décider de son destin si chacun de ses citoyens a délégué son jugement à une bannière, à un algorithme ou à un influenceur. La souveraineté nationale repose sur une souveraineté plus intime : celle de l’individu qui pense par lui-même avant de voter, de manifester ou de partager.
En 1784, Emmanuel Kant répondait à la question « Qu’est-ce que les Lumières ? » par une injonction restée célèbre : Sapere aude, « Ose savoir », « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ». Pour Kant, l’homme reste mineur non par manque d’intelligence, mais par paresse et par lâcheté : il est si confortable de laisser un livre, un directeur de conscience ou un médecin penser à sa place. Remplacez « livre » par « fil d’actualité » : la phrase n’a pas pris une ride.
C’est le sens de notre devise, Décrypter · Résister · Transmettre. Décrypter, c’est refuser le slogan tant qu’on ne l’a pas compris. Résister, c’est accepter d’avoir raison seul contre la salle, comme les rares sujets de l’expérience d’Asch qui n’ont jamais cédé. Transmettre, c’est donner aux plus jeunes les outils qu’on leur a retirés : la lecture, le calcul, le goût du doute. L’épisode se termine sur cette image : « Je ne suis plus qu’une étincelle du siècle des Lumières. » Une étincelle, c’est peu ; c’est aussi tout ce qu’il faut pour rallumer un feu.
Quatre réflexes pour sortir de la Boîte à Concons
- Demander le sens du sigle. Avant de reprendre un slogan, se demander si l’on saurait l’expliquer à quelqu’un qui n’est pas d’accord. Si la réponse est « parce que tout le monde le dit », c’est la boîte qui parle.
- Remonter à la source. Un chiffre sans source, une vidéo sans auteur, une capture d’écran sans date ne prouvent rien. C’est la règle que s’impose chaque épitaphe de ce site : pas de chiffre sans lien vers l’organisme qui le publie.
- Lire long. Un livre, un rapport, un article entier plutôt que son titre. La lecture longue est le meilleur antidote connu à la pensée en bande, parce qu’elle oblige à suivre un raisonnement, pas une foule.
- Fréquenter le désaccord. Écouter sérieusement, au moins une fois par semaine, quelqu’un qui pense le contraire. Non pour changer d’avis à chaque fois, mais pour savoir pourquoi on n’en change pas.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la pensée de groupe ?
La pensée de groupe (groupthink) désigne, depuis les travaux d’Irving Janis dans les années 1970, la tendance d’un groupe soudé à rechercher l’unanimité au détriment de l’examen critique des faits : on tait ses doutes pour ne pas rompre le consensus.
Que montre l’expérience de conformité d’Asch ?
Que beaucoup de gens préfèrent donner une réponse manifestement fausse plutôt que contredire une majorité : environ un tiers des réponses des sujets s’alignent sur l’erreur du groupe, et près de trois participants sur quatre cèdent au moins une fois.
Que signifie « Ose savoir » ?
C’est la traduction de Sapere aude, la devise qu’Emmanuel Kant donne aux Lumières en 1784 : avoir le courage de penser par soi-même, sans tuteur.
La Boîte à Concons vise-t-elle un parti en particulier ?
Comme toute satire, elle choisit un décor. Mais le mécanisme qu’elle décrit, remplacer l’argument par le nombre, n’appartient à aucun camp : chacun peut y reconnaître les siens, et c’est bien le but.
Sources : Asch, S. E., « Studies of independence and conformity », Psychological Monographs, 1956 ; Janis, I. L., Victims of Groupthink, 1972 ; Kant, E., Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ?, 1784 ; Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès et la Fondation Reboot, 2022 ; DEPP, Note d’information n° 24.48, décembre 2024 ; Centre national du livre, avril 2024. Voir aussi nos épisodes Génération déréglée et Nous sommes deux sœurs jumelles.
Décrypter · Résister · Transmettre
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