Génération déréglée
Ils défilent pour refaire le monde. Au fond de la classe, une question plus simple attend toujours sa réponse : cent fois zéro, ça fait combien ?

LE POÈME
Ils défilent au soleil,
Ils défilent sous la pluie,
L’été serait trop chaud,
L’hiver beaucoup trop gris.
Lire la suite du poème · 56 versReplier le poème
Ils veulent changer le monde,
Réparer tous ses défauts,
Mais avant de sauver l’onde,
Faudrait peut-être sauver les mots.
Téléphone dans la main,
Grand discours au bout des lèvres,
Ils réclament un lendemain
Qu’on leur garantisse sans fièvre.
Ils veulent refaire la planète,
Réinventer les saisons,
Et proclament à tue-tête
Que demain sera leur maison.
Les députés les applaudissent,
Et reprennent en chœur le refrain :
« L’eau, ça mouille !
Le feu, ça brûle ! »
Quelle découverte magnifique,
Quel progrès phénoménal !
Les grandes idées font la ronde,
Les slogans font le tour,
Pendant que le vieux bon sens
Cherche encore la sortie de secours.
Et pendant ce temps-là,
Un élève au fond de la classe
Pose une question délicate
Qui soudain embarrasse :
Cent fois zéro…
Ça ferait combien ?
Cent voix peuvent crier,
Cent poings peuvent se lever,
Cent slogans peuvent résonner
Sous les fenêtres de l’Assemblée.
Mais si chacun répète
Ce que le voisin vient de dire,
La foule devient peut-être immense,
Sans devenir plus lucide.
Car l’intelligence en cortège
N’est pas toujours intelligence.
On peut être cent, mille ou dix mille,
Marcher ensemble, chanter très fort,
Et confondre dans la même file
Le progrès, la mode et le tort.
Alors, avant de refaire le monde,
Avant de sauver l’univers,
Avant de déclarer la guerre
À l’été, au froid, au ciel et à la mer,
Il faudrait peut-être apprendre
Une chose assez élémentaire :
Penser avant de suivre.
Comprendre avant de crier.
Et parfois simplement admettre
Qu’on peut s’être trompé.
L'ÉPITAPHE DU JOUR
Ci-gît le niveau. Voici le bulletin.
En quatre ans, les élèves français de 15 ans ont perdu 21,5 points en maths et 19 en lecture ; près de trois sur dix n’atteignent plus le niveau de base en mathématiques. Le 2 octobre, 564 lycées étaient perturbés.
Sources : OCDE (PISA 2022) via la DEPP, ministère de l’Éducation nationale — dates et liens sous chaque chiffre.
Décryptage : la baisse du niveau scolaire, une question de souveraineté
Un cortège devant l’Assemblée nationale, des slogans repris en chœur, des députés qui applaudissent, et au fond de la classe un élève qui pose la seule question qui compte : « Cent fois zéro, ça ferait combien ? ». Génération déréglée, premier épisode de Souverainiste.fr, ne se moque pas de la jeunesse qui manifeste. Il pose une question plus dérangeante : que vaut une colère qui ne sait plus compter ? Derrière la satire, il y a un fait têtu, mesuré par toutes les enquêtes internationales : la baisse du niveau scolaire en France. Et ce fait n’est pas seulement un problème d’école. C’est un problème de souveraineté.
Ce que raconte l’épisode
Le poème suit une foule qui veut « refaire la planète » et « réinventer les saisons ». Elle défile au soleil, sous la pluie, téléphone à la main, et les responsables politiques reprennent ses slogans comme on découvre que « l’eau, ça mouille » et que « le feu, ça brûle ». Pendant ce temps, la question simple de l’élève reste sans réponse. La morale tient en quatre vers : penser avant de suivre, comprendre avant de crier, et parfois admettre qu’on s’est trompé.
La satire vise moins les lycéens que le spectacle qui les entoure : celui d’adultes qui flattent la colère au lieu de transmettre les outils pour la fonder. Le droit de manifester n’est pas en cause. Ce qui est en cause, c’est qu’on puisse descendre dans la rue pour sauver le monde sans maîtriser ce qui permet de le comprendre : lire, écrire, compter, raisonner.
Le bulletin : ce que disent les chiffres
L’enquête PISA de l’OCDE évalue tous les trois ans les élèves de 15 ans dans des dizaines de pays. Ses résultats de 2022, analysés par la direction des études du ministère de l’Éducation nationale (DEPP), sont sans appel. En mathématiques, les élèves français obtiennent 474 points, soit une chute de 21,5 points par rapport à 2018 : une baisse inédite depuis la création de l’enquête. En compréhension de l’écrit, le score passe de 493 à 474 points. Surtout, 29 % des élèves sont désormais sous le niveau 2 en mathématiques, le seuil en dessous duquel on considère qu’un jeune ne maîtrise pas les compétences de base ; ils étaient 22,4 % en 2012.
D’autres enquêtes vont dans le même sens. L’étude internationale TIMSS 2023 montre qu’en classe de quatrième, 17 % des élèves n’atteignent pas le niveau le plus bas en mathématiques, contre 3 % en 1995. La pente est longue, régulière, et elle ne date pas d’hier. La crise sanitaire l’a accentuée ; elle ne l’a pas créée.
Une école qui manque de maîtres
On ne transmet pas sans transmetteurs. Or le métier d’enseignant n’attire plus. Lors de la session 2025 des concours, selon le ministère de l’Éducation nationale, seuls 74,4 % des postes offerts au CAPES de mathématiques ont été pourvus : près d’un poste sur quatre est resté vide, dans la discipline même où les élèves décrochent le plus. Dans l’ensemble du second degré public, un peu plus de 9 % des postes n’ont pas trouvé de lauréat.
Chaque poste non pourvu se traduit par des heures de cours assurées par des contractuels recrutés dans l’urgence, ou par des heures qui ne sont pas assurées du tout. C’est mécanique : moins de professeurs formés, c’est moins de mathématiques apprises, et moins de mathématiques apprises, c’est une génération plus vulnérable à toutes les affirmations chiffrées qu’elle ne sait pas vérifier.
Le cortège et la question de l’élève
Le 2 octobre 2026, selon le ministère, 564 lycées étaient perturbés par des blocus. Le poème ne conteste pas le droit de ces jeunes à s’exprimer : il constate le contraste entre l’énergie mise à défiler et la fragilité des bases. « On peut être cent, mille ou dix mille, marcher ensemble, chanter très fort », et pourtant se tromper ensemble. Une foule devient immense sans devenir plus lucide.
Ce constat n’est pas propre à une génération ni à un camp. Les adultes aussi répètent des slogans, partagent des chiffres sans les vérifier, applaudissent ce qui flatte leur tribu. La différence, c’est que l’école existe précisément pour donner à chaque enfant les moyens de ne pas dépendre de la foule. Quand elle n’y parvient plus, ce n’est pas la jeunesse qui a échoué : c’est la transmission.
Pourquoi l’école est une affaire de souveraineté
Le lien entre instruction et liberté politique est au cœur de la tradition républicaine française. En 1792, Condorcet présente à l’Assemblée législative son rapport sur l’organisation de l’instruction publique. Son idée est simple : un peuple ne peut se gouverner lui-même que si chaque citoyen est capable de juger par sa propre raison les lois qu’on lui propose et ceux qui les proposent. Sans instruction, la souveraineté du peuple devient une fiction : on vote, mais d’autres pensent à notre place.
C’est le cœur de la démarche souverainiste. La souveraineté nationale ne se limite pas aux frontières, à la monnaie ou à la défense. Elle repose sur des citoyens capables de comprendre une courbe de dette, un taux d’intérêt, une statistique de santé, un texte de loi. Un pays dont les élèves ne savent plus calculer un pourcentage dépend, pour ses choix collectifs, de ceux qui savent : experts, lobbies, plateformes, puissances étrangères. La baisse du niveau scolaire n’est donc pas une question technique réservée aux pédagogues. C’est une perte d’autonomie nationale, lente et silencieuse.
Il y a aussi une dimension économique. Une industrie se reconstruit avec des ingénieurs, des techniciens, des ouvriers qualifiés. Réindustrialiser la France, objectif affiché par tous les gouvernements récents, suppose une base solide en mathématiques et en sciences. Sans elle, la souveraineté industrielle reste un slogan de plus dans le cortège.
Revenons à la question de l’élève : « Cent fois zéro, ça ferait combien ? ». Elle a l’air d’une plaisanterie. Elle est en réalité une leçon de politique. Cent slogans vides ne font pas une idée. Cent millions d’euros annoncés sans contrepartie ne font pas une réforme. Un citoyen qui sait que cent fois zéro font zéro sait aussi poser les bonnes questions : combien cela coûte-t-il, qui paie, sur combien d’années, et par rapport à quoi ? Ces questions simples sont le premier rempart contre la démagogie, d’où qu’elle vienne. Elles s’apprennent à l’école, entre le CM1 et la troisième, ou elles ne s’apprennent jamais. Savoir distinguer un million d’un milliard, lire un graphique dont l’axe ne commence pas à zéro, comprendre qu’une hausse de 10 % suivie d’une baisse de 10 % ne ramène pas au point de départ : voilà des compétences civiques autant que mathématiques. Une démocratie où elles se perdent devient une démocratie d’émotions, où l’on vote pour l’image la plus forte plutôt que pour le meilleur argument.
Ce que l’on pourrait faire
- Revenir aux fondamentaux. Lire, écrire, compter : sans ces trois piliers, aucun autre enseignement ne tient. Les comparaisons internationales montrent que les pays qui progressent sont ceux qui consolident les bases tôt.
- Rendre le métier de professeur attractif. Rémunération, formation, autorité, conditions de travail : tant qu’un poste sur quatre reste vide au concours de mathématiques, aucune réforme des programmes ne suffira.
- Protéger le temps d’apprendre. Chaque heure de cours perdue est une heure de transmission en moins. Le débat et l’engagement ont toute leur place dans la vie des lycéens, mais pas au prix des apprentissages.
- Enseigner l’esprit critique par la preuve. Apprendre à vérifier une source, refaire un calcul, distinguer un fait d’une opinion. C’est ce qui permet ensuite de manifester en connaissance de cause.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’enquête PISA ?
PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) est une évaluation menée tous les trois ans par l’OCDE auprès des élèves de 15 ans, en mathématiques, en compréhension de l’écrit et en sciences. La dernière édition publiée porte sur 2022.
Le niveau des élèves français baisse-t-il vraiment ?
Oui, selon les enquêtes internationales. En mathématiques, le score PISA de la France a perdu 21,5 points entre 2018 et 2022, et la part d’élèves sous le niveau de base est passée de 22,4 % en 2012 à 29 % en 2022. TIMSS 2023 confirme la tendance au collège.
Manque-t-il des professeurs en France ?
Oui. À la session 2025, seuls 74,4 % des postes du CAPES de mathématiques ont été pourvus, et un peu plus de 9 % des postes du second degré public sont restés sans lauréat.
Quel rapport entre l’école et la souveraineté ?
Depuis Condorcet, la tradition républicaine considère que seul un peuple instruit peut exercer réellement sa souveraineté : juger les lois, contrôler ses dirigeants, ne pas dépendre de ceux qui savent à sa place.
Sources : DEPP, Note d’information n° 23.48 (PISA 2022, mathématiques) ; DEPP, PISA 2022 (compréhension de l’écrit) ; DEPP, Note d’information n° 24.48 (TIMSS 2023) ; Ministère de l’Éducation nationale, concours enseignants de la session 2025 ; Public Sénat, 2 octobre 2026 ; Condorcet, Rapport et projet de décret sur l’organisation générale de l’instruction publique, 1792. Voir aussi nos épisodes La Boîte à Concons et Marchons vers l’avenir.
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