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Ultraj’adore

Douze kilos de liberté, une portion, plus besoin de cuisiner : la grande distribution a inventé le repas du futur. Et sa gamme Rayon Vert boucle enfin le circuit court… définitivement.

Épisode 004 · Image · Poème · Chanson · Épitaphe
Caricature publicitaire dans un supermarché : un homme barbu, assis béatement dans un caddie, mange à la cuillère des croquettes pour humains ; autour de lui, des sacs de 12 kg « ULTRAJ’ADORE — Nutrition humaine premium » et la gamme verte « Rayon Vert — Du producteur au consommateur. Définitivement. »
Caricature publicitaire dans un supermarché : un homme barbu, assis béatement dans un caddie, mange à la cuillère des croquettes pour humains ; autour de lui, des sacs de 12 kg « ULTRAJ’ADORE — Nutrition humaine premium » et la gamme verte « Rayon Vert — Du producteur au consommateur. Définitivement. »

LE POÈME

On nous avait promis du temps,
Des machines pour travailler moins,
Des journées plus libres, des lendemains souriants,
Et des repas prêts à tenir dans une main.

Lire la suite du poème · 41 versReplier le poème

La cuisine est devenue une contrainte,
Le marché, une vieille habitude oubliée.
On a remplacé les recettes et les empreintes
Par des sachets qu’il suffit d’ouvrir et d’avaler.

Voici douze kilos de liberté,
Un sac de progrès, un avenir en granulés.
Une portion, une vie nouvelle,
Plus besoin de cuisiner : quelle merveille !

ULTRAJ’ADORE !
Le repas du futur est arrivé.
Une portion, une liberté,
Plus besoin de se demander ce qu’on va manger.

Le fermier s’efface derrière l’étiquette,
Le cuisinier devient une espèce en voie d’oubli.
On compte les calories, les grammes et les recettes,
Mais plus personne ne sait ce qu’il y a dans le produit.

Quand le prix du pain rejoint celui de l’énergie,
Quand la terre coûte cher et que les champs se taisent,
Le marketing promet la solution pour la vie :
Un sac pour toute la famille, et le problème s’apaise.

Puis vient RAYON VERT, la conscience emballée,
Le circuit ultra-court, le monde enfin bouclé.
« Rien ne se perd, tout se transforme »,
Même l’humain trouve sa place dans la nouvelle norme.

Du producteur au consommateur,
Plus de distance, plus de moteur.
La boucle est bouclée, le slogan est parfait :
Du producteur… au consommateur… définitivement.

Une cliente nous confie, d’un ton presque émouvant :
« Et maintenant… plus de constipation,
je fais caca mou ! »

Alors mange, mon ami, ne pose pas de question.
Le futur est dans ton assiette, l’assiette dans le rayon.
Tu voulais la liberté ? Elle tient dans un sac.
Tu voulais du progrès ? Il est imprimé sur l’emballage.

Le progrès a bon goût…
Enfin… c’est c’qu’y a marqué sur le sac.

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Ultraj’adore
00:0007:13
Paroles →
Fausse publicité-témoignage : une cliente souriante pose à côté d’un énorme sac de croquettes ULTRAJ’ADORE ; dans la bulle : « Et maintenant… plus de constipation, je fais caca mou ! »
Le témoignage client. Marque, produit et cliente sont fictifs.

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L'ÉPITAPHE DU JOUR

Ci-gît la cuisine. Voici l’addition.

CALORIES ULTRA-TRANSFORMÉES
30 à 35 %
des calories ingérées par les adultes en France (note de 2023) · OPECST, note n° 35
RISQUE DE CANCER
+12 %
pour 10 points d’ultra-transformé en plus dans l’assiette (cohorte NutriNet-Santé, 2018) · BMJ, Fiolet et al.
PRIX DE L’ALIMENTATION
+20 %
entre décembre 2021 et décembre 2023 (+12,1 % puis +7,2 % sur un an) · Insee, indice des prix
FERMES DISPARUES
100 000
en dix ans : 389 000 exploitations en 2020, contre 490 000 en 2010 · Agreste, recensement agricole 2020

Près d’un tiers des calories des adultes vient déjà d’aliments ultra-transformés. Le prix de l’alimentation a pris 20 % en deux ans, et la France a perdu 100 000 fermes en dix ans.

Sources : OPECST (Assemblée nationale et Sénat), BMJ, Insee, Agreste — dates et liens sous chaque chiffre.

Décryptage : Ultraj’adore, ou la souveraineté alimentaire vendue en sacs de 12 kilos

Un rayon de supermarché, des sacs de croquettes de douze kilos, et un client béat qui se sert à la cuillère : « ULTRAJ’ADORE, nutrition humaine premium ». À côté, la gamme verte « Rayon Vert — Du producteur au consommateur. Définitivement. ». Ultraj’adore, quatrième épisode de Souverainiste.fr, pousse jusqu’à l’absurde une tendance bien réelle : nous cuisinons moins, nous mangeons de plus en plus transformé, et nous savons de moins en moins d’où vient ce que nous mangeons. Derrière la caricature, une question politique de premier ordre : la souveraineté alimentaire de la France.

Ce que raconte l’épisode

Le poème part d’une promesse : le progrès devait nous rendre du temps, des machines pour travailler moins, « des repas prêts à tenir dans une main ». La cuisine est devenue une contrainte, le marché une habitude oubliée. Puis arrive la solution ultime : un sac pour toute la famille, une portion unique, « plus besoin de cuisiner : quelle merveille ! ». Et pour la conscience écologique, la gamme Rayon Vert boucle « enfin » le circuit court. Un faux témoignage client achève le tableau. Tout est faux dans la publicité ; tout est vrai dans la tendance.

L’addition : ce que disent les chiffres

Selon une note de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) publiée en 2023, les aliments ultra-transformés représentent déjà 30 à 35 % des calories consommées par les adultes en France. Ce sont des produits fabriqués industriellement à partir d’ingrédients et d’additifs qu’on ne trouve pas dans une cuisine ordinaire.

Leur effet sur la santé fait l’objet de nombreuses études. L’une des plus citées, publiée dans le BMJ en 2018 à partir de la cohorte française NutriNet-Santé, associe une hausse de 10 points de la part d’ultra-transformés dans l’alimentation à une hausse d’environ 12 % du risque de cancer. Il s’agit d’une association statistique, pas d’une preuve de causalité ; mais elle s’ajoute à un faisceau d’indices qui justifie la prudence.

Dans le même temps, manger coûte plus cher. D’après l’Insee, les prix de l’alimentation ont augmenté de 12,1 % sur un an à fin 2022, puis de 7,2 % à fin 2023 : environ 20 % en deux ans. Et ceux qui produisent notre nourriture disparaissent : le recensement agricole de 2020 dénombre 389 000 exploitations en France métropolitaine, contre 490 000 en 2010, soit 100 000 fermes de moins en dix ans.

Une puissance agricole qui ne remplit plus ses assiettes

La France se pense encore comme une grande puissance agricole, et elle l’est par bien des aspects : céréales, vins, produits laitiers. Mais pour ce que nous mangeons au quotidien, la dépendance s’est installée. Un rapport sénatorial de 2022 sur la compétitivité de la « ferme France » estimait que 71 % des fruits et 28 % des légumes consommés en France étaient importés.

Le signal le plus frappant est venu des comptes du commerce extérieur. Selon le rapport 2026 du Trésor sur le commerce extérieur, l’excédent agroalimentaire de la France est tombé à 0,2 milliard d’euros en 2025, un point bas historique, et la balance des produits agricoles est devenue déficitaire. Pendant des décennies, l’agriculture et l’agroalimentaire ont été l’un des rares postes excédentaires de nos échanges. Ce coussin a presque disparu.

Le temps gagné, pour quoi faire ?

Le poème commence par une promesse : « On nous avait promis du temps ». Elle mérite d’être prise au sérieux. Les aliments prêts à consommer ont réellement libéré du temps, en particulier pour les femmes, qui assumaient l’essentiel de la cuisine domestique. C’est un progrès réel, et il ne s’agit pas de le nier ni de regretter une époque où préparer les repas prenait des heures chaque jour.

Mais la question que pose l’épisode est celle de la contrepartie. Ce temps gagné a-t-il servi à vivre mieux, ou a-t-il été aussitôt absorbé par les écrans, les trajets, la fatigue ? Et qu’avons-nous cédé en échange ? La connaissance des produits, la transmission des recettes d’une génération à l’autre, le repas partagé comme moment de conversation, et une partie de notre santé. Une famille qui ne cuisine plus n’apprend plus à ses enfants à cuisiner ; et des enfants qui ne savent pas cuisiner deviennent des adultes entièrement dépendants de ce que l’industrie choisit de leur vendre.

C’est là que la satire rejoint la politique. La dépendance commence toujours par une commodité. On abandonne un savoir-faire parce qu’un produit le rend inutile ; puis on oublie le savoir-faire ; puis on n’a plus le choix. Ce qui vaut pour une famille vaut pour une nation : l’industrie que l’on délocalise par commodité, les terres que l’on cesse de cultiver parce qu’il est moins cher d’importer, deviennent un jour des dépendances dont on ne sait plus sortir.

Pourquoi l’alimentation est une question de souveraineté

La souveraineté alimentaire, c’est la capacité d’un peuple à se nourrir lui-même, et à choisir ce qu’il mange et comment c’est produit. Le législateur a fini par s’en saisir : la loi du 24 mars 2025 s’intitule précisément « loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire et agricole et le renouvellement des générations en agriculture ». Le mot est entré dans le vocabulaire officiel. Reste à le faire entrer dans les assiettes.

Un pays qui dépend de l’étranger pour une part croissante de sa nourriture devient vulnérable à tout ce qui peut interrompre les flux : crise sanitaire, conflit, sécheresse lointaine, flambée des prix de l’énergie ou du transport. La crise de 2020 et la guerre en Ukraine l’ont rappelé : quand les chaînes d’approvisionnement se tendent, ceux qui produisent chez eux tiennent mieux que ceux qui achètent ailleurs. Nourrir sa population est, avec la défense et l’énergie, l’une des fonctions vitales d’une nation souveraine.

Mais l’épisode ajoute une dimension plus intime. La souveraineté alimentaire ne se joue pas seulement à l’échelle de l’État ; elle se joue aussi à l’échelle de chaque foyer. Savoir cuisiner, c’est savoir ce qu’on mange. Savoir d’où vient un produit, c’est pouvoir choisir de soutenir un producteur proche plutôt qu’une chaîne mondiale. Un peuple qui ne cuisine plus délègue son alimentation à l’industrie, comme un peuple qui ne lit plus délègue sa pensée aux écrans. Le sac de douze kilos est l’image extrême de cette délégation : on n’a plus rien à choisir, plus rien à préparer, plus rien à savoir.

Le « circuit court », de l’idée juste au slogan

La gamme « Rayon Vert » de la caricature vise une dérive précise : la récupération marketing du circuit court. À l’origine, l’idée est excellente : rapprocher le producteur du consommateur, réduire les intermédiaires, mieux rémunérer l’agriculteur, recréer du lien. Mais un slogan vert sur un produit ultra-transformé n’en fait pas un produit local. La satire pousse la logique jusqu’au bout, avec une boucle si courte qu’elle en devient inquiétante : « du producteur au consommateur… définitivement ».

Ce que chacun peut faire

  • Cuisiner, même simplement. Un plat fait maison avec des produits bruts, c’est un plat dont on connaît la composition.
  • Lire les étiquettes. Une liste d’ingrédients longue, avec des additifs qu’on ne trouverait pas dans une cuisine, signale souvent un produit ultra-transformé.
  • Acheter français et de saison quand c’est possible : c’est soutenir directement les exploitations qui restent.
  • Exiger la transparence sur l’origine, y compris dans les plats préparés et la restauration.

Questions fréquentes

Qu’est-ce qu’un aliment ultra-transformé ?

Un produit fabriqué industriellement à partir de substances extraites d’aliments ou synthétisées, et d’additifs (émulsifiants, arômes, colorants…) qu’on n’utilise pas en cuisine domestique.

Quelle part de notre alimentation est ultra-transformée ?

30 à 35 % des calories consommées par les adultes en France, selon la note de l’OPECST de 2023.

La France est-elle autosuffisante en fruits et légumes ?

Non. Selon un rapport du Sénat de 2022, 71 % des fruits et 28 % des légumes consommés en France sont importés.

Qu’est-ce que la souveraineté alimentaire ?

La capacité d’un pays à nourrir sa population par sa propre production et à décider de ses politiques agricoles et alimentaires. C’est l’objet de la loi d’orientation du 24 mars 2025.

Sources : OPECST, note n° 35 « L’alimentation ultra-transformée » (2023) ; Fiolet et al., BMJ 2018 ; Insee, indice des prix à la consommation, décembre 2023 ; Agreste, recensement agricole 2020 ; Sénat, rapport « Compétitivité de la ferme France » ; Direction générale du Trésor, rapport 2026 sur le commerce extérieur ; Loi n° 2025-268 du 24 mars 2025. Voir aussi nos épisodes Marchons vers l’avenir et Nous sommes deux sœurs jumelles.

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